Arpentes et songes

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 Noël, nuit de saint Jean ...

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Gaëlle
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Nombre de messages : 225
Localisation : Vercors et Brocéliande
Date d'inscription : 20/03/2005

MessageSujet: Noël, nuit de saint Jean ...   Mar 27 Déc à 22:27

J’ai mal.

Je sais, c’est bizarre. Partout les gens semblent sourire, la ville, froide a revêtu ses plus belles parures, étincelantes et sublimes, qui offrent aux yeux ébahis, des serpentins de couleurs, des tournoiements de filaments aux mille incandescences.

Les sapins tout blanchis de givre et de neige, semblent captifs de cette cité qu’ils ne connaissent pas, si loin des forêts séculaires, où ils aiment à se réfugier.
Déracinés, comme moi, qui ne comprend plus rien ! Seule, en ces jours de fêtes, ces nuits magiques, ces restes de danses qui tourbillonnent, amères, comme des pics acérés. Mon cœur est à l’agonie, torturé par ces moments de paix, de joie, de fantaisie et de rires d’enfants.

La marelle de la cour disparaît sous la neige, je ne vois plus le ciel, terrible oriflamme de pourpre et de sombre, qui est négligemment jeté sur mes jours comme un linceul terrifiant.

Je me perds dans les yeux de ces enfants, surpris et heureux, qui attendent les quelques heures qui les séparent encore de Noël, et leurs yeux pétillants, qui semblent déjà imaginer les superbes cadeaux, qu’ils découvriront ce soir.

Pas s’enfants avec moi ce soir, juste une assiette de soupe, une bougie allumée, quelques cartons plus épais, pour chauffer ma paillasse, et le bruit étouffé de la fête, derrière les vitres closes et toutes maculées de buée.

Je ferais les poubelles des beaux quartiers, demain, j’y trouverai sans doute mes cadeaux, et quelques délicieuses agapes, qui me changeront de mon ordinaire solitaire et médiocre.

Dans les restes de ces chairs fumées, je sentirai encore cette étrange communion de Noël, et les bruissements des robes de satin, et les flonflons des antiques cantiques, et les rires sublimes, qui éclateront parfois, comme une perle qui tonne, stridente mélodie d’un bonheur que j’ai depuis longtemps perdu.

Cette nuit, je regarderai les étoiles, je chercherai mon guide, je sourirai à cet étrange bébé, que quelques rois engourdis, venus de lointains horizons, finiront par retrouver, dans une étable délabrée, du côté de cette lointaine Judée.

L’abbé le mettra dans ses draps ce soir, j’irais à l’église, juste après la messe, et je l’apercevrai, si petit, et si grand, étrange messager, qui guidera les peuples jusqu’à la nuit des temps.

Je sentirai les fragrances de pins, bénis, verts et vifs, qui ombragent la crèche, et je repartirai dans mes rues nimbées de brouillard, escortée par les cloches, qui sonneront à toute volée, pour annoncer cet avènement.

Qui fera attention à mes larmes ?

Je serai seule, blottie dans un cloaque ridicule, juste derrière la place des ursulines, à deux pas de la rue saint Jacques, au delà de la rue des feuillantines.

Je regarderai passer les derniers attardés, qui passeront en courant juste devant moi, me lançant parfois un timide : « joyeux Noël », heureux d’avoir fait leur bonne action de l’année celle d’être passés à ma portée, en me voyant pour la première fois !

Qui fait encore attention à quelques cartons, disposés en désordre sur un trottoir glacé ?

L’ombre des attentats n’est plus aussi pesante, personne ne fait plus attention aux autres, et à moi à plus forte raison.

Il n’y a plus personne.

Chacun se vautre devant sa belle table garnie, débouchant huîtres et champagnes, comme sur les champs.

Les rires sont enfermés dans les maisons bien closes, et jamais je ne me suis sentie aussi seule.

Et je n’ai que dix neuf ans.

Mon briquet est mouillé, je n’arrive pas à y trouver cette flamme, qui souvent me ragaillardit.
Je suis lasse, seule, et mes larmes coulent sur mes joues, personne ne les voit jamais, je ne suis qu’une ombre, une SDF, une autre, une sorte de junkie, qui se dope et se prostitue du côté du boul’mich.

Une putain, une catin, une qui ne vaut rien.

Je ferme les yeux, l’amour, ce bel étalon, Marc ou Matthieu, je ne sais plus, il y a si longtemps.

Trop jeune, trop folle, trop quiche.

Il m’a prêtée, à ceux qu’il devait rembourser, puis il en a voulu plus, et m’a jetée dans la rue, il s’en foutait d’être cocu.

Aveuglée par mes larmes d’amour, je ne parvenais pas à quitter mon bourreau, même si à quinze ans on ne sait pas toujours ce qu’on fait.

Puis un jour il m’a quittée, je ne rapportais pas assez, elle était plus jeune et mieux faite, et les pavés de Paris épousaient mieux son pas chaloupé.

Et d’aventures, en aventures, je cherchais mon graal, celui qui me sourirait pour mon âme, sans regarder mon cul.

Mais existait il vraiment, cet ange Gabriel ?

Les mois passaient, trop vite, quelques joints échangés, quelques sourires partagés, rien de plus ... elle est sûrement contaminée.

Mes parents me croient sans doute heureuse, à l’autre bout du monde, et vivent, sereins, leurs dernières années, gardant auprès d’eux ma petite sœur.

Plus un bruit, Quatre heures sonnent à l’église Notre Dame du Liban, épaulées par le glas lugubre du tympan de la chapelle de l’adoration.

La neige recommence à tomber.

Il n’y a pas d’éboueurs ce matin, le quartier est tout baigné de calme.

J’ai froid.
Je crois que je tremble.
Je n’ai rien mangé depuis hier, ou était ce avant hier ? Je ne m’en souviens plus.

Je voudrai me lever, déambuler vers la rue Mouffetard, sentir l’odeur du pain qui lève, échanger un sourire avec Jean Louis, qui gère le fournil.

Mais le froid est trop fort, je ne bouge plus, je n’y arrive pas.

En ai je seulement encore envie ?

La neige tombe maintenant, ourlant chaque chose avec obstination, d’un halo de blancheur, comme un blanc seing sublime, qui efface les véroles d’une peste sous-jacente.

Mes doigts gourds, n’arrivent pas à se refermer, et je ne parviens même pas à rouler mon joint.

Une voiture passe en trombe, laissant un instant planer une musique excitée, pleine de mots exaltés, vomis dans la haine d’une bande de banlieue.

Je m’assoupis, enfin je crois. J’entends encore sonner une cloche lointaine, peut être sont ce les rennes, qui essayent de me trouver, pour me donner un jouet ?

Le froid est un allié, il vous engourdit pour que vous ne le voyiez pas venir, et il vous saisit d’un coup, afin de vous tuer.
Je sais, il paraît que cela ne fait pas mal. Le cœur ralentit doucement, jusqu’à finir de lui même son mouvement cadencé.
Le mien est trop plein de tristesse, trop plein de rien, je ne l’entends même plus. Faut il encore se battre ?



Avant de comprendre quelque chose, je sens sa main dans mes cheveux défaits. Il est doux, ses gestes apaisants sont maladroits et sublimes.

J’ouvre les yeux, il me sourit.

- Bonsoir belle demoiselle, je suis Jean, et vous, comment vous appelez vous ?

Il a des yeux verts, comme un lagon brûlant, et son sourire m’encourage comme une bouffée de chaleur.

- Gaëlle, enfin je crois que c’est ainsi que je m’appelle.

Tout tourne autour de moi, il partage ma cabane de carton, ma tête posée contre son cœur, sur ses genoux serrés.
Sa main caresse mes joues, soulignant les courbes de mon visage, et je sens la chaleur de ce contact étrange.

Et s’il était un ange ?

- Je suis en maraude, je suis de la croix rouge, je t’apporte un peu de café chaud, et quelques couvertures. Tu sais, je crois que tu es glacée.

Je lutte pour ne pas me rendormir, il est jeune, il est beau, il est attentionné, et ma triste condition désargentée ne l’effraye même pas.

- Tu as de beaux yeux tu sais ?

Il me murmure ces quelques mots, comme surpris de son audace.

Je souris, et j’essaye de me relever. Mes membres transis ne m’obéissent plus. Il comprend mon désarroi.

- Attend, je vais t’aider, Gaëlle !

Il m’entoure affectueusement de ses deux bras puissants, puis il me relève doucement.
Je cale ma tête tout contre son épaule, et je ne bouge plus.

Il m’offre son soutien et son corps brûlant m’envoie des effluves chauds aux fragrances de musc et de cannelle.

Je suis bien.

Je pense au père Noël, le remerciant secrètement de m’avoir envoyé son ange, et je m’abandonne, conquise, dans les bras de mon prince charmant.

Il passe sa main dans mon dos, remonte jusqu’à ma nuque, et me murmure des mots tendres, comme un amant attentionné.

Puis, trébuchants tous les deux, nous sortons de l’amas de carton que recouvre une épaisse couche de neige.

Il regarde l’ambulance, ses amis s’occupent d’autres gens, gelés, effrayés, morts aussi, parfois.
Compagnons d’infortune, je souris, je ne suis pas encore morte, merci !

Je me laisse guider.
Il me fait monter dans le fourgon, la chaleur bienfaisante tiraille chaque once de ma peau.
J’ai mal à en crever.

La lumière blafarde du néon doit me donner l’air d’un cadavre en hibernation.

Je n’ose pas le regarder, et s’il prenait peur lui aussi ?

Il me frotte le dos, il se veut vigoureux, mais par delà ses gestes imprécis, émane une douceur exquise, comme un pâle menuet, langueur bienfaisante d’un archer griffant les cordes d’un violoncelle.

Je sens monter une chaleur en moi.

Je souris, extasiée, et me nourris de ces caresses extatiques.

D’autres gens nous rejoignent, le fourgon est plein, personne ne parle, il me serre dans ses bras après m’avoir recouverte d’une chaude couverture.

On remonte lentement le boulevard saint Germain, je reconnais les rues, saupoudrées de blanc et scintillantes de mille feux.

Puis rue du fer à moulin, où l’ambulance s’arrête à la Collégiale.

Etrange périple qui me mène des Ursulines à la Collégiale, est ce là mon étoile à moi ?

Tout le monde descend. Il me garde tout contre lui. Puis, me saisit prestement et m’embrasse fougueusement.

Ma tête tourne. J’ai honte, je ne suis pas à mon avantage, et je voudrais tant lui plaire.
Nous nous levons, main dans la main, descendons du fourgon, et allons vers sa voiture.

Il sourit vaguement.

La route me semble courte, je ne sais pas où je vais, les lampadaires glissent le long de la voiture, éclairant les flocons, qui tombent en mesure.

Il a mis un air de Wagner, et je regarde les quais de Paris, qui défilent devant moi.

Soudain il s’arrête et appuie sur un bouton de commande, glissée sous son volant.
Une porte cochère s’ouvre sans bruit.
Nous entrons dans une cour, la porte se referme derrière nous, laissant à l’extérieur les cloaques malsains de mes jours anciens.

Il me porte jusqu’à une porte blanche, qu’il ouvre doucement, et allume son Versailles.

Un hôtel particulier, sur les quais de Paris, juste à lui, hérité de ses parents, et un si doux regard. Noël, sans doute est ce là le rêve qu’il fallait que je fasse.

Je reste sidérée, éberluée, anéantie.

Il fait si chaud ici.

Délicat, il m’embrasse doucement, mes lèvres fendues par la bise et le froid éclatent doucement.
Il me les essuie, consterné de voir couler mon sang, et va me faire couler un bain.

Je reste alanguie sur un sofa moelleux, souhaitant que mon rêve dure le plus longtemps possible.

Il revient calmement, et m’effeuille doucement, cherchant, à chacun de ses gestes, mon consentement.

Je l’encourage, je n’ai rien à cacher, une épave est un trésor à elle seule.

Une fois nue, il me porte avec précaution jusque dans une vaste salle de bain, où m’attend un gigantesque spa.
Il me dépose précieusement, me souriant toujours, les yeux rivés dans les miens.

Peu à peu le contact des buses crachant leurs jets chauds sur mon corps gelé, fait son effet.
Il me laissa seule, longtemps, alors que mon corps revenait à la vie.

Je crois que je suis restée plus d’une heure entière dans ce bain de jouvence.

Sur une chaise, il avait disposé un peignoir moelleux, et une serviette épaisse.

Je pris le temps de me laver soigneusement, puis découvrant sur le meuble de marbre vert de quoi me maquiller, je repris forme humaine, me faisant belle pour lui.

Je me souviens encore de cette essence de Guerlain, qui embauma mes chairs capiteuses, et qui depuis ce jour, ne me quitta plus.

Je revins un peu plus tard, essayant de le retrouver dans les dédales de couloirs de cet immense hôtel.
De larges tapis épais étaient disposés partout, venus de lointaines contrées d’Iran, tissés dans les plus fines laines aux coloris subtils comme des brocarts, ils accompagnaient mes pas.

Je débouchai enfin dans une salle ronde, il y avait une large table abbatiale décorée d’une fleur de lys, qui prenait l’essentiel de la place.

Des vastes sièges étaient disposés autour.

Il y avait deux couverts déposés avec élégance, l’un tout à côté de l’autre, et un fumet délicieux qui s’épanouissait dans l’air.

Il me vit arriver et me sourit gentiment.

Non, je ne rêvais pas, il était bien là, et par delà les lourds rideaux diaphanes, je voyais le jour se lever sur Paris.

Dédaignant le repas, je m’approchai de lui, et le serrai sur mon cœur.

Les pans de mon peignoir s’ouvrirent, laissant mes chairs au grand jour.

Et d’un geste plein de tendresse, il me serra contre lui, m’embrassant doucement.

Jamais je n’ai autant tutoyé le plaisir, que ce jour là.

Nus l’un l’autre, nous roulâmes sous la table et il me fit l’amour, avec plus de tendresses que je n’en avais encore jamais reçue.

Son corps sculpté comme un athlète grec, se cambrait doucement, irradiant mes arcanes exquis, déclenchant des torrents de plaisir en mon corps inassouvi.
Il me murmurait des mots d’amour, m’offrant de tutoyer les étoiles, à chacun de ses déhanchements.
Il me couvrait de baisers, s’attardant, comme à regret, sur mes courbures extatiques, et savait trouver les failles exquises de mes folles cambrures, qu’il domptait avec facilité.

Tétanisée, conquise, toute à ma jouissance, je l’enfermais dans ma gangue charnue, essayant de l’emprisonner longtemps, m’agrippant à ses larges épaules comme si je ne voulais plus qu’il s’échappe, toute à mon bonheur, si loin de mes sombres pensées passées.

Sa peau glissait sur la mienne, avec douceur, comme un feutre subtil qui ne se froissait pas.
Il m’apprenait les chemins les plus rares, l’exquise sapience de deux corps qui se fondent en une fusion absolue et totale, s’attardant longuement sur les escarpes de mes extases enfouies, défoulant les terribles secousses des vagues de bonheur qui déferlaient sans arrêt sur les contreforts de mes secrètes ardeurs.

Sublime quintessence d’un absolu divin, qu’une nuit de Noël a, un jour, laissé sur ma couche.

Merveilleux amant, Jean, nous sommes restés longtemps ensemble, et tu m’as donné le temps de changer ma destinée, sur un coup de destin, à Paris, un soir d’hiver.

Il y a de nombreuses années maintenant, tu vois, en ce soir de Noël, je ne t’ai pas oublié, Jean, et tu me manques terriblement, alors que je pleure, ce soir, sur ta tombe fleurie.

Je t’aime tant pourtant, mon Jean !

Mille bises

Gaëlle

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